L’envahissement de Mirebalais par les gangs a agi comme un révélateur brutal de l’incapacité de ceux qui détiennent le pouvoir à assurer l’une des missions fondamentales de l’État : protéger la population. Ce drame n’a pas seulement exposé une crise sécuritaire ; il a surtout mis à nu une crise profonde de compétence politique et de responsabilité publique. Ceux qui avaient « voix au chapitre », ceux qui occupaient les espaces de décision et prétendaient gouverner, se sont montrés incapables d’anticiper, de prévenir ou même de répondre efficacement à la catastrophe. La tragédie a ainsi fait tomber les masques : elle a placé sous la lumière des dirigeants dont les limites étaient longtemps dissimulées derrière les discours, les calculs politiques et les apparences institutionnelles.
Dans la logique de Platon, une telle situation illustre parfaitement les dangers d’une cité confiée à des individus qui ne possèdent ni la sagesse ni la capacité de gouverner. Dans La République, le philosophe affirme que le pouvoir ne devrait jamais être remis à ceux qui recherchent simplement le prestige ou l’autorité, mais à ceux qui comprennent réellement le sens du bien commun. Or, lorsque des groupes armés prennent possession d’un territoire pendant que l’État semble paralysé, cela révèle non seulement une faiblesse institutionnelle, mais également l’échec intellectuel et moral de ceux qui dirigent.
Mais le drame de Mirebalais pose une autre question, peut-être plus grave encore : le silence de ceux qui savent. Car dans toute société, il existe des hommes et des femmes capables d’analyser la crise, de comprendre les mécanismes de l’effondrement et parfois même d’entrevoir des solutions. Pourtant, beaucoup gardent le silence. Certains par peur, d’autres par calcul, par lassitude ou par refus de s’exposer. Ce silence des compétents devient alors une dimension essentielle de la tragédie politique.
C’est ici que la réflexion de Hannah Arendt prend toute son importance. Arendt explique que les grandes catastrophes politiques ne naissent pas uniquement de la violence des acteurs criminels ou de l’incompétence des dirigeants ; elles prospèrent également grâce à la passivité de ceux qui observent sans agir. Dans sa réflexion sur la responsabilité politique, elle montre que le silence peut devenir une forme indirecte de participation au désordre. Lorsque les intellectuels, les techniciens, les élites administratives ou les citoyens conscients se retirent du débat public, ils laissent l’espace occupé par les plus bruyants, les plus irresponsables ou les plus incapables.
Le drame crée parfois des incompétents, ou plus précisément, il les révèle. Tant que la société fonctionne de manière fragile mais stable, certaines insuffisances peuvent rester invisibles. Cependant, les périodes de crise ont ceci de particulier qu’elles mettent les dirigeants à l’épreuve. Une catastrophe sécuritaire, sociale ou politique agit comme un examen brutal du pouvoir. Elle distingue ceux qui savent gouverner de ceux qui ne faisaient qu’occuper des fonctions. Mirebalais a été ce révélateur. Le chaos a montré que beaucoup détenaient l’autorité sans posséder ni vision stratégique, ni maîtrise des institutions, ni capacité réelle de décision.
Pourtant, il serait trop facile de limiter la critique aux seuls gouvernants. Une société s’effondre aussi lorsque les consciences compétentes abandonnent l’espace public au profit du silence. Max Weber rappelait que la politique exige une « éthique de responsabilité ». Cette responsabilité ne concerne pas uniquement les dirigeants ; elle touche également tous ceux qui ont la capacité intellectuelle, morale ou technique d’éclairer la société. Se taire devant l’effondrement d’un pays peut devenir une manière de laisser prospérer l’incompétence.
Ainsi, le drame de Mirebalais ne doit pas seulement être compris comme une tragédie sécuritaire. Il constitue aussi une interrogation profonde sur la qualité du leadership politique, sur la faillite des institutions et sur le silence inquiétant des compétences. Une nation ne sombre pas uniquement parce que les incapables gouvernent ; elle sombre également lorsque ceux qui pourraient penser, dénoncer ou construire choisissent de se taire.
Joseph Samuel GUILLAUME
Professeur | Journaliste

